Par Laurent CHATEAU
La folie est un comportement bizarre qui se compte en grains, depuis le fou furieux jusqu'au doux dingue en passant par l'aliéné et aux nombreux synonymes que propose notre belle langue française. Qu'en en juge : foldingue, givré, barjo, tordu, barré, branque, brindezingue, cinglé, cintré, dément, désaxé, dérangé, fêlé, fantasque, givré, maboul, loufoque, pété, piqué, sinoque, siphonné ou toc-toc.
Cette liste non exhaustive suggère que les troubles mentaux sont d'intensité variable mais également répandus sans toutefois parvenir à devenir la norme.
La tête des Français va mal et la psychiatrie est en crise
De nos jours précisément, la tête des Français va mal et la psychiatrie est en crise. Environ 18% de la population française serait affectée par un trouble mental chaque année, légèrement au-dessus de la moyenne européenne. Un rapport parlementaire de 2023 indique que près d'un quart des postes de psychiatres à l'hôpital public sont vacants. Au cours des 15 dernières années, des milliers de lits ont été supprimés dans le secteur public (-2.5% par exemple en 2023), augmentant les tensions et les délais d'attente des patients qui peuvent parfois durer plusieurs mois avant d'être traités.
Conscient du phénomène, la Santé mentale a été déclarée cause nationale en 2025 et 2026 par les récents gouvernements (Barnier à l'origine) mais le Délégué interministériel a démissionné fin janvier 2026 et n'aura apparemment pas de successeur. C'est sûr, les politiques ont déjà la tête ailleurs et la folie des urnes s'est déjà emparé de l'esprit de nos édiles.
Dans ce contexte de morbidité mentale avérée et généralisée, cet article se propose de requestionner le concept flou de "folie" et d'envisager quelques pistes thérapeutiques proposées par la pratique énergétique et par le bon sens.
Qu'est-ce que la folie sur le plan social ?
Pour le Petit Robert, la folie est un trouble mental, un "égarement" de l'esprit. Elle est également attribuée à un manque de jugement, à une absence de raison. La "raison" de son côté peut s'assimiler selon Kant à "la faculté qui permet à l'être humain de connaître, juger et agir conformément à des principes (compréhension, entendement, esprit, intelligence) et d'appliquer ce jugement à l'action (discernement, jugement, bon sens). Ainsi donc et par transitivité, on pourrait considérer qu'est fou celui qui ne sait pas discerner les principes de la raison et qui échappe au "bon sens" généralement admis et pratiqué.
Dit comme cela, on sent que la définition est faible et suppose de stabiliser ces fameux principes de raison et se demander s'ils sont partagés par tous. Certaines questions alors commencent à se faire jour. Le "bon sens" d'un occidental est-il le même que celui d'un oriental ? Celui d'une femme par rapport à celui d'un homme ? Celui d'un enfant par rapport à celui d'un vieillard. Sauter dans une flaque d'eau ou se déplacer nu est naturel pour un bambin mais considéré comme "folie" pour un adulte. Porter un lourd sac à main toute la journée à bout de bras peut paraître insensé pour un homme, dépenser "plus que de raison" du temps et de l'argent pour sa voiture, une équipe de football ou les paris en ligne peut ne pas être compris par certains ou par certaines. Porter du noir à l'enterrement d'un défunt est une aberration pour un oriental (attachement à la Terre) mais naturel pour un occidental, la couleur sombre se rattachant davantage à la tristesse de l'événement.
On le voit au travers de ces quelques exemples, vérité en-deçà des Pyrénées comme disait Blaise Pascal, erreur au-delà. Si la folie prétend s'éloigner de la raison, celle-ci est d'abord celle de sa communauté culturelle d'appartenance. La folie renvoie à un code social et sans y toucher, on saisit l'idée que la folie porte de facto une dimension collective et culturelle. La prise de risque paraît raisonnable à un aventurier ou à un funambule, à rebours du fonctionnaire pour qui la raison se trouve au contraire dans la sécurité de son bureau, de son chef et de la règle. La raison pour partie se ressent et renvoie à son tempérament naturel (part innée) mais pour l'autre part (acquise), à une transmission, une raison apprise et inculquée par un groupe social (famille, amis, école, université, entreprise, village, pays, langue...).
En écart avec la raison établie, on est ainsi toujours le fou d'un autre et on est prompt à qualifier de folie la pensée, les propos ou le comportement de celui que l'on ne comprend pas. Il est facile de considérer comme fou celui ou celle qui s'écarte des codes de pensée ou comportementaux en usage ou bien qui s'expose à ce qui nous paraît dangereux, pour l'autre ou ses proches, pour soi ou pour le collectif. Le fou est donc cette personne dont le mode de pensée, le comportement ou le langage est extravagant, déraisonnable, insensé ou dangereux à l'image du fou du volant. A l'image du Joker de Batman, le fou est celui qui s'exclut de la communauté d'usage parce qu'il n'en respecte pas les codes de la raison en vigueur et les normes sociales (langage, modes de vie, codes culturels, acceptations morales...) ou qu'il en menace l'existence. Plus positivement, de nombreux inventeurs géniaux incompris de leur vivant, ont été traités de fous par leurs contemporains : *Ludwig Boltsmann et ses atomes, Léonard de Vinci et ses machines volantes, Freud et son analyse de l'inconscient, Galilée, Tesla, Marie Curie, les frères Wright, Steve Jobs... Souvent incompris par l'habitus sécurisant et la peur du changement, le génie est régulièrement associé à une forme de folie même si elle permet de faire avancer l'humanité.
Dans le camaïeu qui sépare la folie du conformisme de la raison, on peut toutefois noter l'existence de l'extravagant et de l'"original", globalement toléré par la doxa. Le dandy en est un bon exemple. Il ne respecte pas les codes vestimentaires du plus grand nombre mais n'est pas considéré comme fou pour autant. Il en est de même des mystiques ou des moines qui sont tolérés dans la société mais somme toute à l'écart et en marge de la société. Lorsque cette marginalité devient menaçante, elle tombe alors naturellement dans la folie et les hommes de religion peuvent alors devenir des "fous de Dieu".
Si le rapport de la société à la folie peut différer dans le temps et dans l'espace, très souvent pourtant, la folie a historiquement rimé avec la vérité, celle que le bouffon jetait à la figure du roi et de la cour, celle du poète ivre Li Po ou de Socrate qui interpellait les hommes dans la rue ou bien encore celle des chamans qui ramène la vérité des esprits dans le cas des sociétés amérindiennes par exemple.
On voit ici que la notion de "folie" n'est pas simple à saisir. Dans ce jeu mortifère de la comparaison (donc de la séparation) entre les hommes et le sublime de la déesse Raison, on peut s'interroger. A la toute fin, l'individu le plus raisonnable entre tous, répondant partout et en tous temps de manière adéquate aux normes socialement en vigueur, la personne prévisible qui ne déroge jamais à la règle admise et tolérée et qui optimise de manière totalement rationnelle n'est-elle pas en définitive... la machine ? La machine ne serait-elle pas finalement le parangon de la raison et de l'"anti-folie" ? A rebours et à des degrés divers, la folie et l'imprévisibilité se sont-elles pas constitutives et consubstantielles à l'espèce humaine ?
Qu'est-ce que la folie sur le plan médical et individuel ?
Sur le plan personnel et médical, à partir de quand devient-on fou ? Est-ce folie que de parler à son animal de compagnie ? A ses plantes ? A soi-même ? A nourrir un animal virtuel via son Tamagotchi ou d'adopter des cailloux peints ? Est-on qualifié de fou lorsqu'on n'est plus capable d'interagir avec l'autre ? Avec soi ? La folie est un handicap dans le sens où celui qui ne respecte (ou ne connaît) pas les codes de la relation sociale (langage verbal, para verbal et non verbal) empêche cette relation avec l'autre de s'installer. Mais peut-on être un handicapé de la relation sociale (par timidité, suite à un traumatisme ou une incapacité native) sans être traité de fou ? Dans son incapacité à entretenir avec l'autre une relation socialement acceptée, un déficient mental est-il fou pour autant ? Un enfant sauvage est-il fou ? La réponse est probablement négative. La folie suppose paradoxalement que la personne soit estimée à l'origine saine d'esprit et "semblable à soi" pour la qualifier de folle. La folie renvoie donc à un état antérieur où la personne était supposée être "normale" et "semblable au plus grand nombre" avant de "perdre la raison".
C'est parce que la caractérisation de la "folie" est somme toute délicate que la psychiatrie préfère parler de "troubles" (moins stigmatisants) et les classer par familles (bipolaires, schizophréniques, psychotiques, névrotiques...). Un trouble mental est ainsi caractérisé par une "perturbation cliniquement significative dans la cognition, la régulation émotionnelle ou le comportement, causant une détresse ou un handicap dans la vie sociale, professionnelle ou familiale". Sur le plan légal et judiciaire, une personne est jugée "folle" lorsqu'elle "ne pouvait pas comprendre ou contrôler ses actions au moment d’un acte".
Médicalement parlant, le diagnostic de la "folie" repose aujourd'hui sur l’évaluation d’un professionnel de santé mentale, qui prend en compte la présence de symptômes spécifiques (hallucinations, délires, désorganisation de la pensée, etc.), leur durée, leur intensité, et leur impact sur la vie de la personne. Science humaine et molle par excellence, la médecine psychiatrique indique que la folie ne rentre pas dans une définition figée mais au contraire individualisée.

Le traitement des troubles mentaux par la médecine psychiatrique
La psychiatrie conventionnelle traite généralement les troubles mentaux par des voies médicamenteuses : antidépresseurs, antipsychotiques, thymorégulateurs, anxiolytiques notamment pour les troubles sévères comme la schizophrénie, les troubles bipolaires ou les dépressions majeures. La recherche progresse vers des molécules mieux tolérées, moins sédatives et plus ciblées et explore aussi le rôle des anti-inflammatoires et des immunomodulateurs. La pharmacogénétique (analyse génétique pour adapter le traitement au patient) se développe lentement pour personnaliser les prescriptions et éviter les effets indésirables. L’immunopsychiatrie (traitement des inflammations chroniques liées aux troubles mentaux) enfin et la prise en compte du microbiote intestinal ouvrent de nouvelles pistes de recherche médicamenteuse. Les chocs électriques (électroconvulsivothérapie) sont toujours utilisés pour stimuler certaines zones neurologiques dans le cas de certaines dépressions chroniques ou états schizophréniques lourds.
Sans grands moyens et freinée par certains courants conservateurs, elle explore timidement les thérapies brèves, les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), les thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT), la psychoéducation, les traitements psychédéliques et les thérapies familiales. Ces approches aident à comprendre, à modifier les schémas de pensée, à mieux gérer les émotions et à améliorer l’adaptation sociale. Il y a encore beaucoup à faire à ce sujet.
Avec des moyens très limités, le patient peut également être accompagné via des expériences de réinsertion professionnelle, des ateliers thérapeutiques ou des groupes de parole, essentiels pour favoriser l’autonomie et le retour à la vie "normale".
Les traitements alternatifs à la médecine psychiatrique
Complémentairement aux traitements mis en œuvre dans le cadre d'un parcours conventionnel et sans vouloir se substituer aux praticiens, les recommandations ci-dessous peuvent aider les proches à tenter des pistes thérapeutiques complémentaires.
Si le patient ne souhaite, ne peut ou ne veut pas parler :
- Travailler le corps pour soigner la tête surtout si la personne a du mal à verbaliser ses troubles ou ne souhaite pas en parler. Le lien corps/esprit étant aujourd'hui scientifiquement établi et documenté, le sport et l'exercice physique peuvent aider à recouvrer une forme d'équilibre mental.
- Travailler les exercices respiratoires dynamiques qui permettent d'oxygéner le cerveau. Stanislas Grof, le fondateur de la psychologie transpersonnelle, a proposé la respiration holotropique. Il existe en Qi Gong des respirations dynamiques comme celle de la forge (Feu/Pi) qui peuvent être utilisées à cet effet.
- Recourir à l'arthérapie. Il est souvent utile de demander à la personne souffrant de troubles mentaux, ayant du mal à parler ou à mettre des mots sur ses troubles, de dessiner, de recourir aux symboles (test de Rorsach...) ou même à la danse.
- Identifier ce qui fait du bien au patient. L'idée est ici de chercher à accéder à la conscience du patient autrement que par les mots. On pense bien-sûr aux expériences sensitives : la musique, modeler de la terre et jardiner, marcher dans la nature, trouver des connexion avec des animaux domestiques ou de la ferme (chevaux, ânes, bovins, ovins...), la nourriture, le jeu...
Si la personne peut et souhaite verbaliser ce qu'elle a à dire :
Comme le préconise la "voie de l'Eau" en Qi Gong ou la systémique de Palo Alto, on ne cherchera pas ici à "raisonner" la personne mais au contraire à aller dans le sens de son histoire, de ce qu'elle vit et de ce qu'elle raconte quitte à aller jusqu'au bout de son "délire". L'idée consiste à accompagner le courant de sa pensée (voie de l'Eau) plutôt que d'entrer en contradiction avec elle en suscitant le débat et la controverse (voie du Feu). Il s'agit ici d'éviter les jugements et les appréciations culpabilisatrices ("Tu devrais", "ce n'est pas bien", "ce n'est pas logique", "pas ceci ou cela") mais au contraire d'opter pour des questions ouvertes : Que veux-tu dire lorsque tu dis que...", "Que vois-tu lorsque", "Qu'aimerais-tu dire..." En quoi est-ce agréable, pas agréable ?", Qu'est-ce qui te ferait du bien selon toi ? Etc. On le comprend, il s'agit ici de faire venir la solution par le patient lui-même en le faisant travailler sans qu'il s'en doute. Un aidant ou un soignant aurait à ce titre intérêt à suivre un stage de "Questiologie".
La voie du Qi Gong :
On entend souvent dire que la pratique du Qi Gong est déconseillée pour les personnes souffrant de troubles mentaux car généralement incapables de discipliner et focaliser leur esprit.. Il y a quelque chose de vrai dans ces propos et je recommande en effet d'éviter de travailler des techniques de visualisation ou des méditations poussées, que le pratiquant pourrait retourner contre lui ou qui le déracinerait encore davantage. En revanche, il est tout-à-fait possible et souhaitable de pratiquer en douceur et de manière progressive en observant les résultats, des techniques purement corporelles (en apparence), qui auront dans la durée un effet indirect et positif sur l'esprit et le mental.
En médecine chinoise, les troubles psychiques sont souvent interprétés comme une perturbation de l'Esprit (Shen) et il est dit que le Shen a "quitté la demeure", celle-ci résidant dans le Cœur. En recourant à l'enseignement d'un bon professeur et sans aucune force mentale (un peu comme dans un rêve), il sera ainsi souhaitable de pratiquer :
- Les exercices du Cœur car l'Organe du Cœur abrite l'Esprit dans la tradition taoïste
- Les exercices du Foie car en lien étroit avec les émotions
- Les exercices des Reins car en lien direct avec le cerveau, le système nerveux et sa mission de vie (Tian Ming)
- Les exercices de la Rate car en lien avec le psychisme (mémoire...) et la rumination
- Les exercices des Poumons car en lien avec l'instinct de survie (âme Pô)
Dans cette logique, les formes de Qi Gong qui passent tour à tour en revue chacun des 5 organes du corps seraient tout-à-fait appropriés pour rééquilibrer la santé mentale du patient et à pratiquer en priorité. On fait allusion aux 5 respirations du Monastère Shaolin, aux 6 sons (Liu Zi Jue), au BaDuanJin, aux formes des 5 éléments pour éventuellement et doucement amorcer la méditation des 5 couleurs si tout fonctionne bien.
Parce qu'il met en vibration l'ensemble des cellules du corps par la résonance du métal et de l'eau qu'il contient et parce qu'il ne nécessite pas d'effort musculaire ou d'intention psychique, le bol taoïste (Long Ding) peut également être intéressant à tester.

Sans être un grand pratiquant de Qi Gong, la marche enfin dans la nature (quotidienne si possible) est une pratique énergétique en soi, qui ressource et équilibre les troubles du microcosme (la personne) avec les grands cycles et principes de la Nature et du vivant (macrocosme).
Enfin, il est intéressant que le patient se mette face au soleil et considère que les rayons solaires qui lui parviennent sont des rayons qui viennent le nourrir et lui apporter ce dont il a besoin, qui contribuent à le rééquilibrer et le renforcer, à l'image d'une plante qui réalise sa photosynthèse. Le corps et l'esprit se soignent sans savoir comment les choses fonctionnent.
Sous la supervision d'un enseignant compétent, il est enfin possible d'aller plus loin et d'initier des Qi Gong de guérison plus profonds qui travaillent au niveau cellulaire, du cerveau et de l'ensemble du système nerveux mais dans le cadre de cet article, on ne va pas se prendre la tête.
Ouvrages utiles :
Le Qi Gong dans l'entreprise - Tome 2 (81 techniques)". Editions Chariot d'Or, 2012
"Soigner le Burnout par la puissance du Qi Gong". Editions Les Ouvreurs de Mondes. 2024
