Par Laurent CHATEAU
Première religion du monde, tout le monde connaît le symbole universel de la croix chrétienne. Sur les serviettes de plage ou les flacons de cosmétiques, quasiment autant de personnes ont entendu parler ou vu passer le symbole du Yin/Yang (TaïJiTu).
Plus rares, certains ont pu entendre parler des 5 éléments et quelques uns seulement des 3 mondes taoïstes.
Très éloignés les uns des autres et sans lien direct apparent, l'objet du présent article consiste pourtant à croiser ces représentations symboliques et à trouver une illustration concrète à la célèbre fulgurance de Teilhard de Chardin selon laquelle, en montant, tous les chemins convergent.
C'est ainsi que les représentations éloignées en apparence de la croix chrétienne et du Yin/Yang portent fondamentalement la même essence symbolique et le même message. Le symbole signifiant cette "action qui réunit ce qui était séparé", il est sans doute enrichissant de travailler sur la symbolique des symboles, c'est-à-dire sur "le lien qui relie ce qui relie". Cette démarche itérative peut s'assimiler à une forme très taoïste de "retour à l'Origine", qui nous rapproche des messages les plus essentiels de la Création.
Eloignés autant qu'on peut l'imaginer par l'espace (Orient/Occident) et par le temps, la croix et le Yin/Yang portent pour qui sait le voir un même signifié, la même puissance originelle et fondatrice. Démonstration.
Le "2" et le Yin/Yang

Si l'on devait commencer par le chiffre "2", on le retrouve visuellement et facilement dans le Yin/Yang de la Chine traditionnelle. Sans forme et éthéré, le blanc du Yang se rattache naturellement au Ciel et le Yin au noir, à la Terre et à la matérialité.
Dans le cas de la croix chrétienne, le chiffre "2" est présent et clairement visible. La barre verticale représente cet axis mundi qui relie la Terre et l'Homme à la puissance du Ciel et de Dieu. La barre horizontale nous parle de la relation des hommes entre eux et de la communauté humaine. On comprend cependant en creux que le "2" de la croix met l'Homme au centre de l'histoire lorsque le "2" du Yin/Yang parle plutôt d'un humain qui n'est qu'une composante de quelque chose de plus grand située entre les 2 "Puissances" de la Terre et du Ciel et pour lequel il n'est qu'un ingrédient parmi d'autres (les "10° 000 êtres").
Les 3 mondes et la Sainte Trinité
Le chiffre "3" est également présent dans la symbolique taoïste au travers de ce qu'on appelle "les 3 mondes" : celui de la Terre, celui de l'Homme et celui du Ciel, également appelées les 3 Puissances. Les représentations ci-dessous en attestent de manière claire et variée.

La figuration des 3 mondes taoïstes dans le TaïJi Tu (Yin/Yang) peut se retrouver au travers de la représentation suivante :

Une autre acception du "3" dans le Yin/Yang peut se retrouver dans le blanc du Yang, dans le noir du Yin et dans le trait spiralé qui les relie tous les deux via la 3è dimension du temps et du mouvement dynamique du symbole (dextrogyre ou sénestrogyre). Cette 3è dimension porte l'idée de l'impermanence des choses que l'on ne retrouve pas dans la symbolique cruciforme, plus matérielle et statique. Dans le corps de pèlerin du Tao, la connexion à la Terre se trouve sous les pieds (R1, Yong Quan) ou au niveau du périnée (HuiYin) en position assise et au sommet du crâne pour la connexion au Ciel (VG20, BaïHui).
Du côté du credo chrétien, on retrouve la représentation ternaire du monde au travers de la Sainte Trinité. On l'a dit, l'horizontal de la croix renvoie à la Terre et à sa matérialité, la barre verticale renvoie aux plans subtils et au Ciel. Comme pour la voie du Tao, le plan de l'Homme se situe entre les deux, à la croisée de l'horizontal et du vertical. Il est le lien qui permet la jonction entre les 2 Puissances. La barre verticale de la croix chrétienne est reliée au Père, la barre horizontale au Fils, venu sur Terre. Ce trait de l'horizon représente l'incarnation et la forme, la gravité, la matière et l'expérience de la chair. La croisée des 2 barres de son côté représente le monde de l'Homme (le Sacré Cœur) mais également le Saint Esprit qui, à l'image du Qi taoïste, fait la navette et créée la passerelle entre le Fils et le Père, entre la matière (Jing) et l'Esprit (Shen), entre le monde de la forme (Yin) et du sans-forme (Yang).
Comme dans la symbolique taoïste, les 3 états de la Sainte Trinité sont étroitement reliés et interdépendants au travers d'une relation appelée "périchorèse". Dans la symbolique chinoise, cette reliance entre les monde est notamment représentée par le sinogramme "Wang" et le tripode (cf. les illustrations ci-dessus).
La représentation des orientations cardinales et des 5 énergies
Dans la tradition taoïste, le chiffre "5" est la suite logique de la numérologie cosmique. Il est le chiffre du pivot autour desquels tous les autres chiffres tournent et évoluent. Le chiffre "5" est également un raffinement du Yin/Yang en 5 énergies fondamentales, plus précises pour qualifier les mutations des énergies ambiantes, en attendant les 8 trigrammes et les 64 hexagrammes du Yi Jing. On retrouve dans les 5 forces, l'énergie du Bois (Petit Yang), du Feu (Grand Yang), de la Terre (au sens d'énergie et non plus de "Puissance" comme dans le Yin/Yang), du Métal (Petit Yin) et de l'Eau (Grand Yin). L'illustration ci-dessous localise les 5 variations et tonalités énergétiques dans le symbole du Yin/Yang, sans cesse en mouvement et en mutation comme dans le cycle des saisons par exemple.

Parce que chaque tonalité énergétique est associée à une orientation cardinale, il est aisé de représenter par analogie, les 5 énergies sur le symbole iconique de la Sainte croix.

Sans s'en douter, on observe la puissance implicite et inconnue de la croix chrétienne qui porte sans le savoir les 5 tonalités du vivant, détaillées par le peuple chinois. Si un taoïste avait dû bâtir une église ou une cathédrale, il aurait orienté le bâtiment vers le Nord (l'Etoile Polaire et le Retour à l'Origine, au Grand Un et au "sans forme") et non pas vers l'Est comme c'est le cas dans la plupart des églises d'Occident, même si cette orientation (plus terrestre) lui aurait aussi convenu dans sa symbolique de vitalité, de retour de la lumière et de renaissance (résurrection). On découvre ainsi que l'orientation de nos églises porte une énergie dominante terrestre (la planète qui tourne, la forme, l'Est) et non pas céleste (fixité, atemporalité, le point ou le cercle et le sans-forme de l'Eau, du Nord). Et d'ailleurs, à bien y réfléchir, une croix ne se plante-t-elle pas dans la terre ?
La symbolique circulaire du Yin/Yang renvoie au "1" lorsque l'église lui préfère le "4" de la Terre et des orientations cardinales terrestres. Dans l'église chrétienne, le Ciel est à trouver à l'intérieur du bâtiment terrestre, dans le vortex du transept et de son Cœur. Dans la chrétienté, le Ciel est à imaginer en 3D et la direction est donnée par la flèche de l'église. 2 dimensions et un plan suffisent au Yin/Yang pour représenter le Ciel quand 3 dimensions et un peu d'imagination sont nécessaires à l'église chrétienne.
La représentation de l'Unité
Au terme de ce voyage au pays des chiffres et des symboles, on peut se poser la question de savoir où se trouve le "1" et l'Unité dans les 2 traditions. L'Unité est bel et bien évoquée dans les textes canoniques chrétiens et taoïstes : "Le Père et moi, nous sommes Un." déclare l'Evangile selon St Jean (10:30). Les textes taoïstes parlent de leur côté d'Unité Suprême ("Taï Yi") mais la notion est proche.
La représentation de l'Unité est facile à trouver dans le symbole du TaïJiTu puisqu'il est représenté par le cercle qui entoure les 2 poissons du Yin/Yang. Ce trait unique qui embrasse, contient et tourne sans fin à la manière d'une spirale, renvoie à l'infini. Dans l'acception absolue du Tao et dans l'initiation, ce trait lui-même a vocation à disparaître.
Rien de tout cela du côté de la croix chrétienne, pas d'accroche géométrique qui pourrait faciliter le portage du message unitaire. A bien y réfléchir, on peut l'imaginer dans l'intersection des 2 barres, l'Unité étant ici représentée par un cercle à diamètre nul, à la croisée du monde de la Terre et du Ciel, du Père et du Fils.
Ce point-là cependant demande un effort mental, il manque d'amplitude, de souffle et de visibilité. L'Unité du symbole de l'Eglise chrétienne n'est qu'implicite alors qu'Elle appelle à sa manifestation urbi et orbi. Elle fait songer à un homme dont les bras sont écartés mais dépourvu de tête. En superficie, la croix chrétienne apparaît donc comme incomplète. Sa double barre et sa géométrie orthogonale appelle une forme souple et circulaire qui la ceint ou la surplombe. Sa forme angulaire aspire par complément à une forme douce qui suggère plus explicitement l'infini et le sans forme et qui permet de sortir du linéaire brutal de l'incarnation et de l'axe dédoublé, une forme qui facilite l'envol vers le Ciel et le détachement de l'emprise de la Terre. Une intuition simple, douce et sacrée nous dit qu'il manque visuellement le cercle à la croix chrétienne à l'image de la croix d'Ankh égyptienne (très largement antérieure) dont la tête circulaire surplombe le 2 de la croix chrétienne. Le concile de Nicée de 325 ap. JC l'a-t-il volontairement oblitéré pour ne pas avoir à s'y référer ou éviter la confusion des genres et l'amalgame ?
Plus tardive, la croix celtique a tenté de corriger cet oubli. Son cercle unitaire embrasse le Tout et explicite ce qui n'est que suggéré par le point de la croisée des axes. Il porte le message que la multitude a vocation à rejoindre le "3", puis le "2" puis le grand "Un". La croix celtique est ainsi symboliquement plus aboutie et plus complète que le simple double axe croisé.

Dans le même esprit et plus proche de la dynamique ternaire du Yin/Yang, la croix basque tente à son niveau de retrouver le cercle au travers d'un mouvement vital qui s'assimile à un Swastika sénestrogyre, qui remonte à l'Origine et à l'Unité primordiale. .

Si, comme a pu le dire l’éditeur Arthur Bribane : "Un dessin vaut 1 000 mots", peut-être qu'un bon symbole pourrait contribuer à son niveau, à éviter 1 000 maux à notre pauvre humanité.
