Par Laurent CHATEAU
"Shen Gong", pourquoi, comment ?
"Shen Gong" ou l'art de maîtriser l'agitation de ses pensées
Une étude de la National Science Fondation datant de 2005, explique que nous pouvons créer plus de 60 000 pensées par jour dont 80% en moyenne sont négatives et 95% sont récurrentes. Sur cette base, le "travail de l'esprit" (Shen Gong) est simple à comprendre. Il cherche à stabiliser le mental, à apprendre à "domestiquer le singe" qui représente le flux incessant de nos pensées, dans un premier temps sur un objet spécifique, dans un deuxième temps sur des concepts et ultimement dans une logique de non-pensée et de vide.
Le "Shen Gong" se travaille généralement après le corps
L'art de focaliser son esprit (Shen Gong) arrive tardivement sur la voie alchimique du pratiquant de Qi Gong. Il lui faut en effet préalablement apprendre à évacuer ses énergies toxiques (Pong Qi), à accumuler l'énergie dans le DanTian inférieur, purifier l'énergie accumulée puis monter ensuite dans les étages de son DanTian médian (Zhong DanTian) pour pacifier ses émotions et installer le calme, installer la clarté intérieure (qui je suis) et apprendre à ouvrir son Cœur . Alors seulement, il est possible d'accéder au DanTian supérieur pour envisager la domestication de l'esprit (Shen Gong).
La voie du pèlerin du Tao commence par le corps avant d'accéder à la tête, démarre par la Terre avant d'accéder au Ciel, amorce par la forme pour parvenir au sans-forme. La raison procède de la simple logique de vouloir passer de la matière à l'énergie puis de l'énergie à l'intention puis de l'intention au vide, de passer progressivement de ce que l'on connaît et de ce que l'on ressent aux mondes subtils qui peuvent se passer du corps.
En outre, démarrer par le corps permet de stabiliser l'esprit et de pacifier les émotions. Cette installation du calme corporel et émotionnel est indispensable pour mettre l'esprit dans de bonnes dispositions pour travailler sa focalisation. Tous les textes sacrés et la pratique elle-même nous enseignent que vouloir guider sa pensée dans le bouillonnement de sa psyché et de ses tempêtes émotionnelles est énergivore et vain. En outre, par le lien corps/esprit, bien documenté aujourd'hui par la science, calmer le corps par une pratique énergétique comme le Qi Gong permet de manière indirecte de calmer l'esprit. La tradition nous le dit, l'Esprit (Shen) habite dans la demeure du Cœur (Emotion et corps). Calmer l'un, c'est calmer l'autre.
Démarrer trop tôt le travail de la tête présente l'inconvénient de créer parfois des blocages mentaux, des jugements, des conditionnements et des volontés d'emprise du style : je dois ressentir telle chose, je dois guider le Qi, l'effet de l'exercice doit être le suivant, je dois être guéri dans les 3 mois, etc. avec d'éventuelles culpabilisations, frustrations, déceptions ou déviations énergétiques associées : je suis nul, ça ne marche pas, le prof n'est pas un bon pédagogue, le lieu n'est pas terrible, le groupe dégage une mauvaise énergie, le Qi Gong est une supercherie, ça me donne mal à la tête, etc.
Dans la réalité de nos vies modernes et de la pratique, on n'attend pourtant pas d'avoir parfaitement respecté le parcours énergétique pour commencer à pratiquer le ciblage de l'esprit. Ce faisant, le pratiquant doit toujours travailler avec beaucoup de douceur, sans objectif rigide et définitif et si possible avec le sourire. Si je parviens à réussir l'exercice, c'est bien, si je n'y parviens pas pas, c'est bien aussi car je sais où je me situe et ce que je pourrais travailler. Dans tous les cas, le Shen Gong ne se travaille jamais en force.
Pourquoi pratiquer le "Shen Gong" ?
Le travail de l'esprit est enseigné au terme de l'initiation par le Maître dans la logique bien comprise d'envisager la création consciente et le changement de destinée, pour soi, les autres ou pour le monde. Parce qu'il est une tentative d'influencer le réel, il suppose de bien se connaître, de pacifier préalablement ses démons et de s'ouvrir à l'amour inconditionnel sous peine de créer davantage de chaos et de souffrance, en soi et autour de soi.
Dans cette intention d'influence bien comprise, le travail du rêve et le rêve lucide font partie des techniques les plus avancées du Shen Gong que le Maître enseignait à l'élève au terme de son parcours initiatique. Il a fait l'objet d'un autre article et ne sera pas développé ici.
Ce travail du mental cherche ultimement à accéder au vide et à revenir à l'Origine, voie ultime de tout bon taoïste qui a décidé d'involuer et de revenir de son vivant à l'Origine, de là d'où il provient.
La pratique du Shen Gong enfin est utile dans la dernière partie de sa vie, lorsque le corps ne répond plus et reste allongé la plus grande partie de la journée. Le mental dispose alors de toute licence pour continuer à travailler (autoguérison, ouverture du Cœur, exercices de focalisation mentale...) sans le soutien de l'enveloppe biologique. Le Shen Gong est en définitive ce qui permet de pratiquer le travail de l'énergie (Qi Gong) jusqu'à son dernier... souffle.
Les techniques de focalisation du mental
Les exercices ci-dessous sont plutôt classés selon leur niveau de difficulté supposée et ne présentent pas de danger particulier. Pour autant on le redit, ne travaillez pas en force ou dans le jugement de vous-même. Ne vous mettez pas la pression et pratiquez ces exercices comme un jeu. L'enfant apprend en jouant. Devenez l'enfant.et vous apprendrez sans effort. Si votre pensée décroche et diverge, prenez en conscience, souriez, puis revenez en douceur à l'exercice. Vous progressez si vous sentez que vous pouvez tenir plus longtemps et sans effort votre attention.
Bonne focalisation puis non focalisation.
Exercice 1 : Bouger en conscience
Lorsque vous êtes mobile, soyez le plus souvent et longtemps possible, le plus conscient possible du mouvement de votre corps et de tout ce que vous faites (déplacer un bras pour prendre une chaise, appuyer sur le bouton de l’ascenseur, porter la fourchette à sa bouche…). N'hésitez pas à ralentir pour augmenter la conscience du geste et de l'énergie associée.
Exercice 2 : Sentir le point
- Tentez de ressentir n'importe quel point dans votre corps. Extérieur ou intérieur de votre gros orteil, intérieur du coude, derrière le lobe de l'oreille, centre du Dan Tian, Yin Tang, ongle du petit doigt, etc. Tentez de ressentir ce point pendant 2 minutes puis allongez progressivement le temps de focalisation. Regardez au bout de combien de temps votre pensée décroche.
- Fermez les yeux et focalisez votre attention sur un endroit précis de votre corps (un organe, une articulation, un ongle, une dent, le squelette…). Tentez de ressentir l’énergie ou la pulsation de cette zone. Inspirez par cet endroit précis, faites une pause à la fin de l’inspiration, puis expirez par cette zone, comme si elle était une sorte de Poumons en miniature. Et recommencez.
Exercice 4 : La respiration consciente
- Pratiquez pendant quelques minutes la respiration consciente, en étant totalement focalisé sur votre respiration. Si vous y parvenez sans être perturbé par des pensées parasites, vous pouvez passer à l’exercice suivant.
- A présent, quand vous inspirez, pensez que vous inspirez, quand vous expirez, pensez que vous expirez. Puis pensez à ne plus penser à votre respiration. Si vous y parvenez sans être perturbé par des pensées parasites, vous pouvez passer à l’exercice suivant.
- A présent, quand vous inspirez, comptez le nombre de secondes pour aller au bout de votre inspir. (6 secondes par exemple). Puis faites une pause respiratoire de 3 (ou 4) secondes puis expirez en comptant 6 secondes et faites à nouveau une pause respiratoire à la fin de l’expir. La respiration forme ainsi une sorte de « rectangle » respiratoire (6-4-6-4).
Exercice 5 : les techniques de comptage
- Comptez mentalement sans vous laisser distraire, jusqu'à 100 ou 120. Dès qu’une pensée intervient et que vous perdez le fil du décompte, notez mentalement le nombre puis recommencez à 1.
- Vous pouvez également partir d’un nombre (30 par exemple) puis respirer sous la forme d’une compte-à-rebours : 30 (inspir/expir), 29 (inspir/expir), 28, etc. jusqu’à 0, en recommençant et en repartant de 30 si vous perdez le fil.
- Lorsque vous maitrisez le comptage incrémental, prenez 7 chiffres ou nombres au hasard (2, 6, 15, 32, 54, 81, 90 par exemple) puis revenez au comptage classique jusqu’à 7 (1,2, 3, 4, 5, 6, 7) puis recommencez le comptage désordonné, puis redémarrez à 8 le comptage incrémental jusqu'à 14 puis recommencez le comptage désordonné puis reprenez le comptage à 21, etc.
Exercice 6 : Le mur vide
- Fixez un point sur le plafond ou sur le mur pendant 2 minutes sans vous laisser distraire. Faites le vide intérieur et tentez de ne penser… à rien. Comptez mentalement (jusqu’à 120) si cela vous aide au début. Allongez progressivement le temps de focalisation. Si vous comptez, regardez à partir de combien votre pensée décroche. Puis recommencez à partir de 0.
Exercice 7 : Le jeu de la boule d’énergie
- Tentez de ressentir une braise dans le DanTian inférieur. Sur l’inspir, la chaleur se concentre sous la forme d'un point d'une chaleur intense (braise), sur l’expir la chaleur se diffuse dans toutes les directions et s'expanse. Revenez à la sensation lorsque la pensée s’égare.
- Si vous parvenez sans difficulté à ressentir la braise pendant 5 mn, faites tourner la sphère d’énergie tourner vers l’avant pendant quelques minutes, puis vers l'arrière également pendant quelques minutes.
- Puis déplacez-là en conscience : 1) vers le haut puis vers le bas, 2) vers la gauche puis vers la droite, 3) vers l’avant (QiHaï) puis vers l'arrière (Ming Men), 4) puis en dehors du corps devant le nombril..
- Puis pratiquez Wuweï (observation sans jugement) et laissez venir les informations si elles arrivent.
A noter : Vous pouvez au début vous aider des mains pour accompagner le travail de l'esprit.
Exercice 8 : la visualisation d’objets ou de concepts
- Observez une image (une photo, une peinture) suspendue à un mur ou une bougie et laissez venir ce qu’elle vous inspire pendant 5 mn puis davantage.
- Une fois que vous maîtrisez l’exercice avec l’image (ou la bougie) et pouvez maintenir votre attention pendant 10 mn, faites la même chose avec un objet simple et plutôt concret (un smartphone, une chaise, un fruit…). Imaginez sa forme, son poids, son matériau, son toucher, sa couleur, son odeur... Observez-le en conscience sous tous les angles en 3D. Ramenez votre esprit s’il commence à vagabonder.
- Si vous parvenez à faire l’exercice avec un objet statique, faites de même avec un objet mobile (une pierre qui tombe par exemple) et examinez attentivement l’intégralité du mouvement cinétique dans toutes les dimensions (sur le côté, par-dessous, par-dessus…).
- Si vous maîtrisez l’exercice avec un objet réel, faites de même avec un objet inventé de toutes pièces par votre esprit (une poire rose avec une queue de cheval…) puis faites de même.
- Si vous maîtrisez l’exercice avec un objet, vous pouvez commencer à travailler avec un concept abstrait et positif : l’enfance, la justice, l’amitié, la liberté, la vérité, la joie, la paix, la gratitude, l’unité, l’harmonie, la vie, la nature… Evitez de convoquer des concepts émotionnellement intenses (la mort, la vieillesse, la maladie, le pouvoir, l’argent, la sexualité, la politique…) avant de nombreux mois.
Exercice 9 : la focalisation olfactive et sonore
- Pour solliciter d’autres sens que la vue, vous pouvez vous concentrer en conscience et focaliser votre esprit sur les sons que vous entendez, des plus proches (les battements de votre Cœur, le souffle de votre respiration…) aux plus lointains (le trafic routier, les voix, les oiseaux…).
- Puis passez en conscience et au gré de votre volonté d’un son à l’autre. Vous pouvez également tenter d'entendre simultanément l'ensemble des sons (proches, distants).
- Vous pouvez également faire de même avec le sens de l’odorat en tentant de sentir et de suivre les odeurs et parfums les plus proches comme les plus lointains. Passez en conscience, au gré de votre volonté et de vos capacités d’une odeur à l’autre.
- Si vous maitrisez l’un et l’autre, vous pouvez ensuite passer en conscience d’un sens à l’autre, d’une odeur à un son, d’une image à une odeur, etc.
Exercice 10 : le ball-trap des pensées
- Fermez les yeux et observez vos pensées sans jugement, un peu à l’image d’un feu d’artifice dont vous ignorez quelle va être la couleur ou la forme de la prochaine fusée.
- Si vous y parvenez, prenez l’une des pensées qui surgit dans votre esprit et observez-là attentivement pendant plusieurs minutes en chassant ou en oubliant toutes les autres.
- Si vous y parvenez pendant quelques minutes sans que votre esprit ne s’égare, prenez l’une des pensées qui arrive et faîtes la disparaître par un acte mental volontaire en lui disant simplement « non ! ». Puis faites de même avec toutes les autres jusqu’au vide.
La pratique du Shen Gong se conclut par la pratique du vide (WuJi). De multiples exercices existent mais vous pouvez démarrer en observant l'espace qui sépare 2 nuages et en y perdant la pensée ou bien l'espace qui sépare 2 wagons qui roulent à grande vitesse.
