Comment pratiquer le "non-agir" en Qi Gong ?

Par sa recherche de l'harmonie et de l'économie de ressources, le "non-agir" (en force) est au cœur de la sagesse taoïste et de la performance même du vivant. Le pratiquant de Qi Gong aurait intérêt à en appliquer les principes pour faciliter l'accès au ressenti et faire sauter certains verrous énergétiques ou mentaux. Cet article liste quelques pistes opératoires qui peuvent lui être utiles et reprend quelques idées clés du "WuWeï".

· Qi Gong,Concepts taoïstes

Par Laurent CHATEAU

Concept polysémique entre tous, j'ai détaillé dans plusieurs articles et au travers de plusieurs exemples (cf. les liens au bas de l'article) la notion de "non-agir" (wuweï) que je préfère aujourd'hui traduire par "l'agir juste sans force". 1 000 fois débattu, contesté et réinterprété, il est souvent jugé très et parfois trop théorique, éthéré ou inapplicable.

Pourtant très opératoire, le présent article aborde la déclinaison possible de ce concept dans la pratique du Qi Gong, en tant que pratiquant ou enseignant.

Ce que n'est pas WuWeï

Sans redire ce qui a déjà été écrit par ailleurs, il peut être utile de consacrer quelques lignes à préciser les contours protéiformes du Wuweï, en reprenant le raisonnement apophatique si cher aux taoïstes, qui consiste à dire ce qu'une notion n'est pas plutôt que de la décrire avec précision et de la catégoriser sans possibilité d'échappatoire. Ce besoin occidental de tout qualifier avec précision gène l'adepte de la voie car il n'exprime qu'une vision réductrice, étroite et momentanée de la pensée. Cette pensée descriptive et positiviste à l'excès, croît faire tout contenir dans les contours d'un mot mais ce réflexe cognitif reste finalement partiellement faux ou incomplet et surtout triste. Cette fleur est une fleur, un point c'est tout. Cette pensée définitive qui "dit la chose", fige la forme et résout l'équation, encadre et tente de circonscrire le réel dans sa mâchoire, empêche l'apparition de l'aléa qui enseigne, de l'inattendu qui surprend, de l'imprévisible qui élève, de la poésie qui embellit. Ce que l'on croyait être une fleur est également un support de pollénisation, un embellisseur de campagne ou de fossé, une touche pointilliste sur la toile du peintre impressionniste, une structure atomique, un parasol à fourmi, un aliment pour brouteur, une offrande à son amoureuse, etc. Le wuweï suggère tous les possibles. Une fleur reste une fleur mais l'usage que l'on en fera dépend de son intention (Yi), du moment et de son angle de vue. A ce titre, le WuWeï est étroitement associé au vide et au WuJi, à "ce qui n'est pas"..

C'est ainsi par exemple que l'on pourrait dire que :

  • Si je suis dans la volonté, je ne suis pas dans le non-agir car je m'empêche de voir ce que je ne souhaite pas
  • Si je suis dans la force, je ne suis pas dans le non-agir. Contracter ses muscles par exemple ralentit le bras de l'artiste martial, du golfeur ou du tennisman et perturbe la circulation fluide du Qi, provoquant la blessure, la lenteur ou l'imprécision
  • Si je suis dans l’attente d’un résultat, je ne suis pas dans le non-agir car le résultat de mon action ne dépend pas (que) de moi
  • Si je suis pressé et dans l’impatience, je ne suis pas dans le non-agir car un célèbre proverbe chinois déclare qu'"on ne pousse pas une rivière"
  • Si je mange 3 fois par jour à heure fixe, je ne suis pas dans le non-agir car je n'attends pas d'avoir faim et ne réponds pas à un besoin naturel
  • Si je vais aux toilettes sans déclenchement corporel spontané, je ne suis pas dans le non-agir car je tente de faire mes besoins sans besoin
  • Si j’ai besoin d’un réveil pour me réveiller à heure fixe, je ne suis pas dans le non-agir car je ne respecte pas mes biorythmes et gaspille inutilement mon énergie

Comme le déclare Tchouang Tseu avec l'incomparable concision de son style, « l’homme qui s’efforce d’agir provoque sa mort », dans le sens où il gaspille une énergie vitale qui raccourcit son espérance de vie.

Section image

Quelques définitions poétiques

Passerelle d'exception entre les plans de la Terre et les plans du Ciel, entre la forme et le sans forme, la poésie ou le "Koan" sont également un moyen d'approcher la notion du "non-agir". Les définitions ci-dessous me sont ainsi parvenues dans la spontanéité de différentes lectures ou contemplations et pourraient vous inspirer.

C'est ainsi qu'on pourrait dire que le Wuweï, c'est :

  • « La décision qui existait avant de prendre une décision ».
  • « Laisser apparaître et accompagner ce qui est déjà là ».
  • « Ce qui est avant d’être ».
  • « Ce qui se passe lorsque rien ne se passe ».
  • « La capacité de discerner l’harmonie et de jouer avec elle ».
  • « C’e qui nous rend imprévisible à nous-même».
  • « Accepter l’idée de ne pas savoir et de tout recevoir ». 

Le non-agir à partir de deux exemples réels

Au-delà de son intérêt en matière de longévité, de santé et de vitalité, le "wuweï" parle de performance et nous explique que le vivant trouvera toujours une voie pour faire circuler l'énergie, trouver un nouvel équilibre, installer une nouvelle harmonie.

Diminuer un risque routier :

L'illustration ci-dessous en est un parfait exemple et il provient d'une réalité vécue. Située sur un lieu de vacances, les enfants ont l'habitude de dévaler le talus avec leurs vélos et de traverser à vive allure la route située au bas de la pente et visible dans la partie inférieure de la photo. Alertés par les parents inquiets, les responsables du lieu ont déposé 2 gros cailloux (à droite de la photo) pour empêcher les enfants de passer par là et diminuer le risque d'accident. Ne pouvant plus passer par cette voie directe (indiqué par la croix rouge), les enfants ont observé la scène avec la seule intention douce de passer quelque part (wuweï) et on décidé de contourner par la droite (flèche verte) l'accès qui leur était interdit de manière frontale. Sans force et sans rien dire à personne, les enfants ont pratiqué la voie spontanée du wuweï qui permet de continuer à circuler (circulation du Qi) tout en laissant davantage de temps aux voitures pour les voir et ralentir en conséquence. Une branche morte posée là par un inconnu, est venue renforcer l'intention. La décision est simple, fluide et évidente. Elle tombe sans force comme un fruit mur et s'égrène, comme aurait pu le dire Tchouang Tseu, "comme une motte de terre dans la main".

Le dispositif est toujours en vigueur à l'heure à laquelle j'écris ces lignes. A-bureaucratique, sans aucun compte-rendu, relevé de décisions ou panneaux de signalisation, les choses se sont faites presque "par elles-mêmes". Parfaitement gratuite, la "non-action en force" a permis de satisfaire sans bourse délier toutes les parties prenantes et de lever une bonne partie du risque.

Section image

Renforcer son pouvoir de séduction :

Un autre exemple vécu, dans le domaine de la séduction, m'est parvenu il y a quelques jours.

Une jeune fille est intéressée par un garçon. Ils se sont vus une fois et s'apprécient. Dans le marivaudage du moment, lui a tendance à ne pas répondre à ses textos pendant plusieurs jours La fille s'interroge et lui répond avec force en lui reprochant ce qu'elle considère être un manque de respect. Elle lui adresse des messages culpabilisateurs qui n'obtiennent que des réponses dilatoires, interrogatives ou énigmatiques ou... pas de réponse du tout. Lassée par ses silences à rallonge, elle décide de convoquer le Wuwei qui lui suggère la parade suivante : ne plus répondre au garçon (TaïYin) et mettre une photo sexy sur son compte Instagram (action frugale). Elle s'exécute. Le garçon capte naturellement la photo sur Instagram et trouve soudainement le temps de lui répondre, de s'excuser pour sa longue période de silence (liée à sa "charge de travail") et de lui demander à quel moment ils pourraient se voir. Sans tambour ni éclat de voix, sans tension, le "non agir en force" a joué à plein.

Section image

Le Wuweï appliqué à la pratique et à l'enseignement du Qi Gong

Sur la base de ce qui précède, les quelques recommandations qui suivent tentent d'appliquer quelques principes simples émanant du Wuweï permettant de fluidifier la circulation du Qi et d'éviter les stagnations en matière de pratique et d'enseignement du Qi Gong.

Sur le plan psychique :

  • Dans le Qi Gong de la vie, n’émettez que des pensées en "POUR". Comme la nature, ne soyez contre rien et tentez de transformer vos "luttes en contre" en engagement en "pour", votre colère en engagement juste et sans attente.
  • Soyez sans attente pour faire apparaître ce que vous attendez. Ne posez pas d'objectif rigide du type : "Je veux ressentir le Qi en moins de 3 mois" ou bien "Je veux connaître l'illumination", Posez une intention douce sur la raison pour laquelle vous pratiquez puis pratiquez ensuite comme dans un rêve avec 20% de mental et 80% de vide, pratiquez comme si vous "dormiez sans dormir". C'est le meilleur moyen de faire apparaître ce que vous n'attendiez pas et qui vous sera utile dans votre processus de santé ou de guérison. 
  • Imaginez (sans force ni attente) que le résultat que vous souhaitez atteindre est déjà atteint.
  • Répétez les formes au point de ne plus savoir si c’est vous qui mouvez la forme ou si c’est la forme qui vous meut, pour atténuer le pouvoir du mental, accéder à d'autres plans de connaissance.
  • Ne cherchez pas à aller vite dans les exercices et à ressentir rapidement. Ne faites pas tous les exercices d'une forme si vous n'avez pas le temps de les faire tous correctement ou si vous êtes fatigué. Abrégez la forme puis concluez. 
Section image
Sur le plan corporel :
  • Cessez immédiatement de pratiquer en cas de gêne corporelle (au niveau du cœur par exemple) ou en cas d'inconfort émotionnel important (anxiété...). Ne pratiquez pas dans la force. 
  • Ne cherchez pas à "dépasser votre douleur" et ne recherchez pas la douleur, revenez au stade de la "non douleur" en cas de contraction tendino-musculaire trop forte pour refaire circuler le Qi.
  • Essayez de pratiquer les exercices dynamiques et mobiles (Yang) les yeux fermés (Yin) et faites venir les ressentis. Cherchez à l'inverse à pratiquer progressivement les méditations corporellement statiques (Yin) les yeux ouverts (Yang). 
  • Après plusieurs années de pratique, acceptez de faire évoluer les formes de Qi Gong en fonction de votre ressenti (combinaison d'exercices sans lien en apparence, modification de la respiration ou du rythme associé, transformation d'un exercice statique en marche, etc.). 
  • Acceptez de donner le contrôle au Qi pour déterminer l'écartement de vos paumes, de vos bras, de vos pieds, la hauteur de vos membres supérieurs. Les choses se passent parfois "sans vous" et sans agir. Sentez-vous "agi" par quelque chose de plus grand que vous.
  • Après plusieurs années de pratique, optez pour le Qi Gong spontané, acceptez que le corps (et la respiration) puisse se mouvoir seul sans intention mentale de votre part, puisse s'"autoguérir" sans même que vous puissiez savoir comment, laissez venir les mouvements naturels tant qu'ils sont agréables. Dans un lâcher-prise de plus en plus profond, au fil de la pratique, laissez venir les mouvements spontanés qui s’expriment dans votre pratique, laissez-vous de plus en plus guider par la forme et laissez-là vous emmener vers les sensations de son choix. Acceptez de lui "donner la main".
  • Optez progressivement (si vous le ressentez comme tel) pour des formes immobiles ou internes. Il n'est guère besoin de bouger puisque tout est déjà là. Ralentir permet de voir, s'immobiliser permet de tout voir. Passez progressivement du mouvement au non mouvement, de l'externe vers l'interne. 
Dans votre relation à la nature, au cosmos :
  • Avant de démarrer, laissez-vous inspirer par l'énergie du lieu (nature, salle, groupe, soi-même...). 
  • Travaillez avec les énergies de la nature (soleil, arbres, roches, terre, ciel...) pour accumuler de l'énergie et gagner en vitalité.
  • Utilisez l'énergie du cosmos et de la Terre plutôt que votre énergie propre en cas de soin de guérison vers les autres pour éviter de perdre votre énergie vitale (Yuan Qi). 
  • Ne laissez pas de traces de votre passage lors vous pratiquez dans la nature et ne perturbez pas les équilibres du vivant (détruire le barrage des castors, lancer des cailloux, casser des branches...) car "celui qui sait voyager ne laisse pas de traces" (TTK, 27).
Et plus largement :
  • Abandonnez progressivement tout ce qui vous semblait indispensable pour pratiquer car comme l'évoquait Lao Tseu : "Chaque jour j'abandonne quelque chose et chaque jour je deviens plus riche". Ce travail de détachement permet d'alléger ses voyages énergétiques. Ce dépouillement peut concerner les orientations cardinales, les rituels, les sceaux de doigts ou de langue, les vêtements (on peut pratiquer le Qi Gong en short !). la musique (les sons de la nature sont la plus belle musique taoïste), les accessoires (pratiquer le bâtonnet TaïJi Bang sans bâtonnet...). Ne regrettez pas de ne pas avoir de lieu de pratique, d'élèves, de tenue adéquate... car il est dit dans la tradition que "l"Humain nait complet". Vous avez déjà tout !
  • Acceptez de ne pas appliquer les consignes de votre enseignant si elles ne vous parlent pas ou si vous ne les considérez pas comme "justes". 
  • Acceptez d'abandonner une forme de Qi Gong si "vous ne la sentez pas" ou si vous ressentez que "ce n'est pas le bon moment". 
  • Pratiquez quand vous sentez que c'est le bon moment ou le bon lieu, quels que soient les enseignements que vous avez reçus ou ce que vous avez pu lire (accepter de pratiquer des formes Yang sur des périodes Yin ou Yin sur des périodes Yang si vous en ressentez le besoin... 
  • Privilégiez le ressenti de l'exercice plutôt que l'orthodoxie de la forme. 
  • Autorisez-vous de temps en temps la fantaisie dans la pratique (chanter, danser, imaginer nager dans l'eau, pratiquer un Qi Gong dur et martial...).
  • Observez à la fin de chaque exercice l'effet de l'exercice dans votre corps et dans votre esprit ("Récolter les fruits"), ressentez la circulation du Qi, la détente, les éventuelles zones encore tendues... Cela développera votre mémoire corporelle. La prochaine fois que vous pratiquerez cet exercice, le corps et l'esprit s'en souviendront et basculeront plus rapidement et plus en profondeur dans l'"état de Qi Gong". 
  • Si vous en êtes à un stade avancé de pratique et stable psychiquement, pratiquez les méditations du vide et de fusion avec l'univers pour élever votre fréquence vibratoire et développer votre intuition. Prenez cependant conscience du désancrage fréquent que ce type de pratique entraîne.
Section image
Du côté de l'enseignement :
  • Acceptez de ne pas gagner d'argent lors du premier cours découverte (donner pour recevoir). 
  • Optez pour l'humilité et l'humour qui ouvrent plutôt que la rigidité professorale qui ferme. 
  • Ne sachez pas (complètement) ce que vous allez enseigner, laissez des "trous" dans votre programme ou structure de cours ou de stage.
  • Acceptez de ne pas enseigner ce que vous aviez prévu d'enseigner lors de ce cours mais enseignez "ce qui est là", adaptez-vous à l'énergie présente. 
  • N'hésitez pas à confier votre cours à quelqu'un de confiance et de compétent qui le souhaite ou lorsque vous avez une contrainte personnelle.
  • Ne cherchez pas à retenir un élève qui souhaite partir car cela signifie que vous lui avait tout transmis et il pourrait vouloir revenir un jour. 

Une fois lues, ces quelques lignes ne dépendent plus de leur auteur. Elles commencent à agir et rejoignent le Wuweï, invisible et silencieux, dans son impassible et infinie puissance.

 

Comme pour le Tao et le chapitre 37 du Tao Te King, le Wuweï, il ne fait rien et pourtant rien ne se fait sans lui.

Bonne mise en œuvre.